L’allégorie de la montgolfière

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UNE CRISE QU’ON ACCEPTE EST UNE AVENTURE

« UN TEXTE DE BERTRAND PICCARD »

Qu’allons-nous faire de la crise actuelle ?

En souffrir ou apprendre quelque chose de nouveau ?

« C’est ce que nous craignons en période de crise. Quand il y a trop de glace, de problèmes, d’angoisses, nous préférons souvent souffrir dans la glace que nous connaissons, plutôt que prendre le risque de chercher à voir ce qu’il y a de l’autre côté.

Pourquoi ? Parce que, prisonniers de nos habitudes et de nos certitudes, nous avons de la peine à voir le monde autrement qu’à travers le filtre que nous avons construit. Alors nous détestons les crises car elles nous sortent brutalement des automatismes dans lesquels nous sommeillons.

Alors comment réagir ? On peut se dire que la crise est là pour nous détruire et nous en souffrirons d’autant plus, coupés que nous serons d’une compréhension plus large. Nous pouvons au contraire décider que la vie nous oblige avec force à nous remettre en question, à déconnecter le pilote-automatique, pour nous stimuler à reprendre en main notre destin plus consciemment. Nous n’avons pas le choix de ce que la vie nous amène, mais nous avons le choix de ce que nous en ferons. La crise qu’on accepte devient alors une aventure, avec son lot d’imprévus, de rebondissements, d’émotions et d’enseignements ; l’aventure qu’on refuse demeurera, à l’inverse, une crise, avec un surplus de souffrance et de désespoir.

Le vécu d’une crise dépend-il vraiment de la décision que nous prendrons? Je pense que oui. Nous préférerions bien-sûr rester dans le confort connu de notre quotidien, et je ne dis pas qu’il faille se réjouir de l’irruption d’une crise. Mais quand nous y sommes confrontés, il faut bien en faire quelque chose. C’est pourquoi ces jours-ci, je répète souvent cette phrase des philosophes stoïciens :

« Donne-moi la force de changer ce que je peux changer, le courage de supporter ce que je ne peux pas changer et la sagesse de distinguer l’un de l’autre. » Marc Aurèle.

Il n’y a donc aujourd’hui pas davantage de place pour le fatalisme que pour le stress. Le fatalisme consiste à accepter ce que l’on pourrait changer, sans se battre pour l’éviter. Le stress, lui, survient quand nous nous épuisons à essayer de changer ce que l’on ne peut pas changer. Faire le deuil du passé, se remettre d’avoir perdu ce que l’on aimait, relève d’une décision active d’accepter l’irréversible. Ce n’est pas du fatalisme.

En ce sens, nous ne pouvons bien sûr pas changer l’épidémie actuelle, mais nous pouvons nous changer nous-mêmes.

Nous sommes entrainés vers l’inconnu par les « vents de la vie », par tout ce qui est hors de notre contrôle et de notre volonté, comme un ballon poussé par les jet-streams. Nous n’arriverons pas à modifier notre trajectoire tant que nous resterons à la même altitude. La première chose qu’on apprend pour piloter un ballon, c’est que l’atmosphère est faite de couches météorologiques très différentes qui ont toutes une autre direction et une autre vitesse.

Il faudra donc changer d’altitude pour changer de direction, et pour ce faire, lâcher du lest.

Dans les vents de la vie, c’est la même chose : nous devons apprendre à changer d’altitude, psychologiquement, philosophiquement et spirituellement, nous ouvrir à d’autre visions du monde, pour trouver des courants, des influences, des solutions, qui nous offrirons de meilleures directions. Le lest que nous aurons à lâcher pour monter est paradoxalement constitué de ce que nous avons faussement appris à conserver : nos certitudes, habitudes, préjugés, croyances, convictions, dogmes et autres paradigmes.

Fructifier une crise commence donc par envisager l’inverse de ce que l’on a appris à faire et à penser, dans nos réponses, réactions, décisions. Nous débarrasser de nos automatismes pour prendre conscience que nous sommes à un instant déterminant de notre existence et que tout se jouera en fonction de notre manière, ancienne ou nouvelle, de comprendre la vie. Devenir plus créatif, plus ouverts à d’autres manières de penser, et dans ce sens-là ouvert aux autres, à soi-même, à la vie. Nous devons remettre les valeurs importantes de l’existence au centre de nos priorités. La crise doit nous permettre d’être meilleurs après qu’avant. Sinon elle sera inutile.

Si on regarde le fonctionnement de notre monde, durement mis à mal par l’épidémie de coronavirus, de quel lest faut-il nous débarrasser ? D’une interdépendance mondialisée qui permet à une épidémie de se répandre en quelques semaines par des transports excessifs, une culture du gaspillage qui nous fait oublier le respect, une recherche effrénée de profit à court terme au détriment de la durabilité, une destruction du capital humain et naturel, avec la création d’inégalités inacceptables et d’une atmosphère bientôt irrespirable. Voulons-nous vraiment garder cela ?

Et dans notre fonctionnement personnel ? Un attachement très matérialiste à la vie, axé sur la quantité et la possession plutôt que sur la qualité et la solidarité ; sur l’avoir au détriment de l’être ; sur la recherche du plaisir immédiat qui nous fait oublier l’essentiel. Et si c’était ça le lest qu’il fallait passer par-dessus bord ? Pour trouver, à une autre altitude, une nouvelle direction faite de valeurs spirituelles de bonté, de sagesse et de compassion. Est-ce que pour gagner un peu d’humanité dans un monde qui dégénère, une crise ne deviendrait-elle pas même souhaitable ?

Quoi que nous en apprenions, il est clair que nous en souffrons. Par des décès, des pertes, des désillusions, des angoisses. L’altitude ultime ne consisterait-elle pas alors à admettre que nous ne connaissons pas le sens véritable de notre passage sur Terre et que cette période de confinement peut être l’occasion de le chercher en nous, en silence, à l’abri de l’effervescence assourdissante de la routine habituelle… »

Bertrand Piccard.

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